"La pop culture au Moyen-Orient : de l'alternatif au mainstream, de l'influence à l'activisme"

Updated: Jan 14

Note de la rédaction: Bonne année de la part de l'équipe de Compass Music à nos fidèles et lecteurs ! Nous sommes ravis de partager le premier article commandité et écrit par un auteur invité sur The Logbook, le blog de Compass Music sur l'industrie mondiale de la musique. Nous avons beaucoup d'autres articles en cours de rédaction, qui seront publiés régulièrement le mercredi à partir de maintenant. Du Liban aux Balkans, en passant par l'Inde, la Chine et l'Écosse, nous avons hâte que vous fassiez connaissance avec nos écrivains invités et les brillants sujets qu'ils proposent. Participez à la conversation en nous faisant part de vos commentaires, partagez l'article dans son ensemble et soumettez votre idée d'article ici si vous souhaitez écrire pour nous.

L'auteure : Sana Romanos est ingénieure du son ainsi que "tour manager" et vit à Beyrouth au Liban. Elle est diplômée d'un master en ingénierie du son et a sept ans d'expérience dans l'industrie musicale, que ce soit en tournée avec des artistes locaux ou internationaux, ou auprès des plus grands festivals du Moyen-Orient et d'Europe, notamment le Roskilde Festival au Danemark.


L'article ci-dessous est également disponible en anglais. Changez la langue du site web pour voir le texte original.

" La culture populaire reste sans doute un sujet largement débattu; les conversations s'étendent de ce qui est considéré comme «pop» à son impact sur les sociétés et les jeunes. Si on ajoute à l'équation une région qui porte le poids de ses incertitudes sociales et politiques, on trouve un certain concept de la culture pop qui s'est adapté aux défis particuliers de la région du Moyen-Orient et du monde Arabe : guerres, révoltes, encombres religieuses, crise post-coloniale de l'identité et de la langue, pour ne citer qu'eux.


En observant la culture pop au Moyen-Orient on s'aperçoit vite qu'elle semble aller de pair avec la censure, la répression et l'oppression, celles-ci étant imposées par l'État mais aussi raffermies par la société, là où l'opinion publique dans ces environnements «traditionnels» ou «conservateurs» peut en fait parfois être plus souveraine que les lois elles-mêmes.


Commençons par les réseaux sociaux, et en examinant de plus près la fameuse application « TikTok » qui a gagné en popularité dans le monde entier en particulier pendant les périodes de confinement, surtout parmi les jeunes générations. TikTok consiste principalement à créer et à partager de courtes vidéos, dont beaucoup comprennent des mouvements de danse chorégraphiés et du chant synchronisé à des chansons populaires, ceux-là souvent interprétées par de jeunes femmes habillées selon la mode du moment.

De même, dans le monde arabe et selon des statistiques partagées par arabnews.com (1) , TikTok s'est classé parmi les 10 applications les plus téléchargées dans les six principaux pays du golfe Persique en mi-2020. Une application tendance avec un contenu facile et amusant semble assez usuelle, mais à l'été 2020, l'arrestation des « TikTok Girls» en Égypte a fait les gros titres. Cinq jeunes femmes ont été condamnées à deux ans de prison en plus d’une amende, en raison du contenu «indécent» partagé sur l'application. Globalement, les jeunes filles partagent un contenu très similaire à celui criminalisé par ce scandale. Cependant, il semble que pour les régimes qui maintiennent encore des coutumes traditionnelles extrêmement répressives et restrictives à l'égard des femmes, TikTok - aux côtés d'autres plateformes de médias sociaux - constitue une menace pour ces normes sociétales.






Le cas des « TikTok Girls » égyptiennes soulève de nombreuses questions, dont l'une a été évoquée par la sœur de l’une de ces filles durant un entretien avec la bbc.com (2) : «Pourquoi elle? Certaines actrices s'habillent de façon très explicite. Personne ne les condamne.". En effet, si l'on considère non seulement les actrices mais aussi les chanteuses pop les plus célèbres de la région, le point commun est que la plupart d'entre elles présentent au public des personnages très sensuels, limite érotiques, dans leurs vidéos, leurs apparitions à la télévision et même durant leurs performances en direct. De Haifa Wehbe (3) au Liban à Ruby (4) en Égypte, ces chanteuses/actrices semblent non seulement se voir admettre ces apparences «indécentes» aux normes mais en plus elles sont acclamées par les femmes et les hommes de la région.





Par conséquent, cela ouvre la question suivante: pourquoi celles-ci sont-elles autorisées et les « TikTok Girls » non? Mais surtout, la censure est-elle donc arbitraire, ou est-ce-que ces gouvernements oppressants se sont infiltrés dans les jeux de la pop culture et s’en servent à leurs avantages?


Quand on parle de censure et de musique au Moyen-Orient, un nom émerge en particulier: Mashrou' Leila, un groupe Libanais entièrement masculin devenu célèbre sur la scène musicale alternative indie-rock au début des années 2010. Leur contenu lyrique explicite et satirique en libanais aborde des problèmes ancrés dans les sociétés arabes, de la politique à la religion, mais surtout l'homosexualité ; le leader du groupe étant lui-même un membre et un partisan de la communauté et des droits LGBTQ+.

La série de controverses et d'interdictions a commencé en 2016, avec l’annulation de la part des autorités jordaniennes du concert du groupe dans des circonstances ambiguës et curieuses (voir l’article sur BBC) . Cet événement a été suivi par le concert très controversé qui a eu lieu en Égypte en 2017 au cours duquel des membres du public ont été arrêtés après avoir été aperçus en train de lever le drapeau arc-en-ciel en faveur de la ‘gay pride’. Sarah Hegazi, militante éminente du socialisme et des droits des homosexuels, était l'une des personnes arrêtées ; elle a été incarcérée et torturée avant de s'enfuir au Canada où elle s'est finalement suicidée.


Hegazi a succombé sous le poids du traumatisme qu'elle a subi en raison de la torture (voir les articles de CNN et NY Times ), et en raison de la réalité homophobe, parmi d’autre pressions du système et de la société dans laquelle elle vivait. Même après sa mort, les réactions homophobes ont persisté en Égypte et dans la région mais ont été contestées par des gestes et des messages de solidarité, comme le street art et les graffitis commémorant Hegazi qui ont émergés à Amman, capitale de la Jordanie, mais qui ont été précipitamment recouverts par les autorités. Le groupe a rendu hommage à Hegazi sur leurs réseaux sociaux (5) et avec des captations disponibles en ligne.

La série d'interdictions sur la musique de Mashrou' Leila a culminé en août 2019, dans leur Liban natal où ils devaient se produire pendant le Festival international de Byblos. L'annulation était due à une campagne homophobe en ligne menée par des militants chrétiens de droite, attestant que les chansons du groupe propageaient le blasphème et encourageaient à l'homosexualité. Cela a déclenché une contre-réaction de la part des militants sociaux et des organisations de défense des droits de l'homme, transformant l'annulation du concert en un débat plus large concernant les libertés sociales à l’égard de la pensée traditionnelle conservatrice, et lançant un vaste appel à mettre fin à l'intervention des institutions religieuses dans les lois de l'État. Le groupe n'a plus joué depuis dans leur pays d'origine, le Liban.




Un incident plus récent impliquant la religion et la musique a eu lieu il y a quelques semaines, en décembre 2020 . L'événement s'est déroulé en Palestine, avec l'arrestation de Sama Abdulhadi , «la première DJ et productrice de musique électronique palestinienne» et «une artiste emblématique de la scène underground palestinienne», selon son site Internet . L'arrestation a eu lieu lors dun événement que Sama avait organisé et dans lequel elle se produisait, à Nebi Mussa , un lieu saint de la ville palestinienne de Jéricho. Comme l'a déclaré la famille de l'artiste, l'événement avait reçu une autorisation préalable du ministère du Tourisme local, laissant les raisons de son arrestation peu claires et contestables.

Une pétition et un hashtag #FREESAMA ont été lancés en ligne, appelant à sa libération. Elle a depuis été relâchée sous caution (voir Trax), mais elle est n'a plus la permission de voyager et attend son procès. Par conséquent, le sort de Sama n'est toujours pas clair, faisant d'elle, aux côtés de Mashrou' Leila et d'autres artistes opprimés , un symbole d'activisme et de résistance face à des confins religieux fanatiques et conservateurs.


La scène rap / hip-hop demeure au centre de la musique et de l'activisme dans le monde arabe et a acquis une grande popularité, principalement à travers les réseaux sociaux , à l’image du printemps arabe devenant sa propre forme d'opposition et de résistance. Au-delà d'être un simple outil d'expression pour les jeunes face à l'injustice sociale et aux troubles politiques, cette scène s'est rapidement transformée en un pont de collaboration à travers les frontières des pays du Levant.

Une collaboration en particulier vaut la peine d’être évoquée : «Thawrat » (7) du rappeur éminent libanais El Rass et du rappeur syrien Al Sayyed Darwish datant de 2012, période de pic de la crise des réfugiés syriens causée par la guerre syrienne toujours en cours. Cette collaboration est une ode puissante aux femmes réfugiées qui ont subit leur propre part d'injustice et de maltraitance lors du déplacement de la population syrienne. Les deux rappeurs s'expriment à tour de rôle et à la première personne au nom d'une réfugiée hypothétique, décrivant son voyage abominable, les atrocités de la guerre et de la mort à la fuite de sa patrie vers un abri tout aussi dangereux . Citation traduite de l'arabe: «Ma féminité me déteste à chaque fois que j'entends que la guerre n'est que pour les hommes». L'ode se termine par la déclaration suivante des rappeurs: «Nous relayons la voix d'une femme dont la justice a été enterrée dans ses secrets / Nous relions l'esprit et la dignité à son nombril / L'honneur est achevé une fois, le plus faible de la révolution peut garder la tête haute ».

De nombreuses collaborations comme celle-ci ont eu lieu entre des rappeurs du Liban, de Syrie, de Palestine et de Jordanie, contestant le manque de solidarité manifesté par les gouvernements de ces pays notamment lors des rébellions arabes, et consolidant un lien nécessaire entre les peuples arabes.


Un autre agent puissant à émerger du printemps arabe, une source principale de soutien aux communautés sous-représentées et aux artistes réprimés et aussi l'un des piliers les plus importants des mouvements de soulèvement, sont les plateformes de médias indépendants numériques comme Nawaat en Tunisie, Mada Masr en Égypt et plus récemment Megaphone News au Liban (9) .

Ces plateformes offrent un discours alternatif, en arabe, libre d'influence politique, de financement et de censures par opposition aux médias conventionnels contrôlés par les États de la région. Ils sont rapidement devenus une arme pour faire circuler facilement et rapidement les idéologies et les actualités des mouvements de protestation tout en exposant les méfaits des États policiers et leur brutalité caractéristique. En utilisant l'élan des soulèvements, ces plateformes ont réussi à transformer les médias alternatifs en un courant dominant.

Jean Kassir, cofondateur et rédacteur en chef de Mégaphone aborde cette transition de ce qu'il dénomme une audience « niche » composé principalement de la classe moyenne urbaine et jeune à une couverture à plus grande échelle, suivant la révolution qui a débuté le 17 Octobre 2019 au Liban. Il partage les métriques de la page Facebook de Megaphone, qui constitue leur moyen principal de publication aux côtés d'Instagram et de Twitter, comptant de 0,5 à 2,5 millions de ‘reach’ (portée) en moyenne mensuelle et 1 million de vues en moyenne mensuelles sur leurs vidéos d'ici à octobre 2020. «Ces chiffres confirment que nous sommes passés des cercles limités urbains à des communautés libanaises plus diversifiées et décentralisées», déclare Kassir.

Ces plateformes indépendantes sont loin de remplacer entièrement les médias conventionnels, le financement et par la suite l'exposition étant des défis majeurs pour eux. Néanmoins, ils s'orientent certainement dans la direction du dominant vers des médias plus honnêtes et plus libres, ceux-ci étant essentiels à l'avancement, mais aussi au soutien des artistes opprimés qui souvent n'obtiennent ni justice ni couverture équitable de la part des médias conventionnels.




Légende de l'image Instagram: «Megaphone est solidaire avec Mashrou' Leila et toutes les victimes de la répression et des persécutions au Liban.»


En fin de compte, la culture pop reste étroitement liée au capitalisme et au consumérisme dans le monde, et le monde arabe ne fait pas exception à cela. Mais au côté de la culture pop générique arrangée, fleurit un courant «alternatif» qui émerge du ventre des révoltes et de l'oppression pour trouver une place en tant qu'arme d'activisme et de résistance, cela en grande partie grâce à la musique audacieuse et défiante, dans une région en besoin imminent de se libérer des mesures imposées par l'État et renforcées par la société."


SANA ROMANOS - Beyrouth, Liban

Janvier 2021.